En 1964, aux Jeux olympiques d’hiver tenus à Innsbruck, en Autriche, mon partenaire Guy Revell et moi concourrions contre les puissants patineurs et champions du monde de l’Allemagne de l’Ouest, Marika Kilius et Hans Jurgen-Baumler, les favoris, et les visionnaires Lyudmila Belousova et Oleg Protopopov, des exemples d’une tendance naissante dans la discipline du patinage en couple en URSS.

Ces deux têtes d’affiche se distinguaient par leurs styles uniques et l’excellence de leur patinage, les Allemands par leur splendide présence hollywoodienne et les Russes par leur sens artistique magique et romantique. Voir ces deux couples cherchant à prendre le contrôle de la séance d’entraînement était un événement qui valait en soi un billet!

Cette année-là, Guy et moi étions considérés comme des « outsiders » ou des vainqueurs peu probables.

Nous n’avions participé qu’à deux championnats du monde, en 1960 à Vancouver où je crois que nous étions les avant-derniers et en 1962 à Prague où nous avions terminé en quatrième place. Vous vous rappelez que les championnats de 1961 n’avaient pas eu lieu par respect pour l’équipe américaine en route pour Prague qui était morte dans un écrasement d’avion, à proximité de Bruxelles.

Lors des Championnats du monde de 1963 à Cortina, en Italie, Guy et moi espérions profiter de notre expérience de l’année précédente et montrer par une bonne performance que nous avions le talent pour être considérés comme des prétendants potentiels d’une médaille aux Jeux olympiques qui seraient tenus l’année suivante. Mais après une chute désastreuse en posant pour des photographes, ma commotion et ma paralysie faciale subséquente nous ont contraints à abandonner la compétition et à revenir, à la demande des chefs d’équipe, au pays avant l’heure pour soigner une blessure qui aurait pu mettre fin à ma carrière. Heureusement, l’équipe d’experts médicaux de l’Hôpital Michael à Toronto a découvert que la paralysie était due à une hémorragie interne en raison d’une fracture du crâne à la naissance des cheveux qui n’avait pas été diagnostiquée au petit hôpital de Cortina qui avait surtout l’habitude de traiter des fractures dues à des accidents de ski.

Je rappelle tout cela pour dire que lors de la période précédant les Jeux olympiques de 1964, personne ne savait qui nous étions et ce dont nous étions capables. Rappelez-vous… à cette époque, la Série du Grand Prix n’existait pas et il n’y avait que très peu de compétitions internationales au cours desquels il nous était possible de tester nos programmes et où les juges pouvaient s’instruire. Ce fut un seul programme libre de cinq minutes qui détermina les champions olympiques de 1964. (Le programme court a été ajouté cette année-là aux Championnats du monde tenus à Dortmund, en Allemagne.)

Ce que le monde du patinage savait toutefois, c’est que ce serait une lutte inégalée. Un vent de changement s’annonçait… et, en fin de compte, le traditionnel tape-à-l’œil athlétique des Allemands ne pouvait pas parer le nouveau style rafraîchissant et enlevant des Protopopov. Les Russes se sont emparés de la médaille d’or accordée par 5 juges contre 4… vous rappelez-vous? Guy et moi avons remporté la troisième place et la médaille de bronze tandis que le couple dynamique d’Américains formé de Vivian et Ronald Joseph a terminé en quatrième place.

Ça a été une énorme déception! Mais quelque chose de bien plus troublant se cachait derrière la compétition sur la glace.

Des rumeurs circulaient concernant des offres de contrats de spectacles professionnels sur glace des Allemands avant les Jeux olympiques, tabou absolu à une époque où l’idéal olympique était fondé sur un amateurisme véritable. Pas d’argent, pas de discussion monétaire, pas de projets professionnels, pas de prix en argent, pas de subventions gouvernementales… nous patinions vraiment par pure passion du sport.

Faisons un bond de deux ans et retrouvons-nous soudainement en 1966, où Guy et moi recevons une lettre de l’UIP ou du CIO… c’est un peu nébuleux après 50 ans… nous informant que les Allemands avaient été disqualifiés. Si nous avions la gentillesse de retourner nos médailles de bronze qui seraient maintenant remises aux Joseph, nous recevrions les médailles d’argent olympiques. Dire que c’était comme si nous avions remporté la loterie est un euphémisme!

Et à ma connaissance, pendant plus de vingt ans, les classements sont restés tels quels.

Soudainement, vers la fin des années 80, tout a changé. Selon les résultats officiels du CIO, Kilius et Baumler étaient de nouveau les gagnants de la médaille d’argent et Guy et moi reprenions de nouveau la troisième place.

Si des rumeurs circulaient sur ce que ça voulait dire, ce n’était que pure spéculation. Ni l’ACPA (Patinage Canada) ni Guy et moi n’avions été informés du changement. Toutefois, le plus grand mystère était que personne ne nous avait jamais demandé de retourner nos médailles d’argent. C’était très étrange et, à dire vrai, je commençais à me sentir comme un imposteur. J’ai toujours la médaille d’argent, mais non selon les registres.

Au cours des 25 ans qui ont suivi, personne n’a réussi à aller au fond des choses. Patinage Canada, la USFSA, les entraîneurs, les officiels et les athlètes concernés ont tous tenté de savoir ce qui s’était vraiment passé. Comment l’équipe allemande avait-elle pu être disqualifiée en 1966 pour réapparaître dans les résultats 20 ans plus tard?

Ma visite à Saint-Jean (Nouveau-Brunswick) pour les Internationaux Patinage Canada 2013 a été un tournant décisif.

J’y ai rencontré Amy Rosewater, une journaliste pigiste qui publiait des articles dans le New York Times. Elle rédigeait une histoire, avant les jeux de Sotchi, sur l’équipe américaine de 1964, en particulier au sujet de Scotty Allen, le médaillé de bronze chez les hommes. Comme il restait peu de personnes encore vivantes de cette époque, Barb MacDonald, directrice des communications de Patinage Canada, a suggéré à Amy de communiquer avec moi pour parler de mes souvenirs concernant Scotty. Nous nous sommes très vite bien entendues… et avons parlé longuement de mon expérience des Jeux de 64… ce qui m’a amené à lui raconter la saga relativement inconnue de la médaille de patinage en couple.

Une semaine plus tard, Amy me téléphonait à la maison pour me demander si je serais prête à l’aider à trouver les détails de l’histoire. Ma réponse? « Bien entendu… et que la force soit avec vous. »

Il a fallu deux mois à Amy et beaucoup d’insistance pour qu’elle découvre que le CIO avait mené une enquête après Innsbruck pour réunir des preuves que le couple allemand avait en effet signé un contrat de patinage professionnel pendant les Jeux, ce qui avait mené à sa disqualification deux années plus tard.

Mais l’histoire ne s’arrête pas ici.

Apparemment, au moment même où les règlements concernant le sport amateur étaient mis en application, des machinations politiques se tramaient. Amy a découvert cette révélation fracassante qu’elle a publiée dans le New York Times le 13 décembre 2013.

Willi Daume, officiel allemand de sport de longue date, a plus tard déclaré que si le couple (allemand) n’avait pas retourné ses médailles, cela aurait pu mettre en péril la proposition, plus tard gagnante, de Munich pour les Jeux d’été de 1972.

Et pour la volte-face spectaculaire de 1987, Amy écrivait dans ce même article du 13 décembre 2013 dans le New York Times :

Poussé par les deux membres allemands, le CIO a discrètement décerné de nouveau les médailles d’argent aux deux Allemands de l’Ouest en 1987, 23 ans après les Jeux d’Innsbruck, lors d’une réunion du comité de direction tenue à Istanbul. Le couple était considéré comme « réhabilité ».

Depuis, bien que les registres renferment des résultats pour le moins confus et malgré le fait que les pays concernés n’ont jamais été avisés, le CIO soutient que l’intention a toujours été que la médaille d’argent soit partagée par les couples de patinage du Canada et de l’Allemagne.

En terminant… Amy a dû s’acharner encore 11 mois de plus avant que les changements des classements soient enfin reconnus officiellement sur le site Web du CIO. La médaille d’argent pour le Canada et pour l’Allemagne de l’Ouest, et la médaille de bronze pour les États-Unis. C’était en novembre 2014… plus de 50 ans après la compétition.

Alors cette semaine à Kingston, si vous me voyez portant un grand médaillon d’argent au cou, j’espère que vous comprendrez pourquoi.